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Semaine Sainte 2025

La Passion
Extraits du Mystère de la charité
Charles Péguy

Jeudi Saint
Ubi caritas et amor
Chang grégorien

Vendredi Saint
Gethsemani
Chant d'Odette Vercruysse

Dimanche de Pâques
Il y eut un soir, il y eut un matin
Chant de Marie-Claire Pichaud

La Passion
Extraits du Mystère de la charité
Charles Péguy

Cliquer ici pour écouter le texte interprété par Pierre HIEGEL (25') :
https://www.youtube.com/watch?v=6zy9zwQeOCI
Nous en reproduisons ci-dessous quelques extraits.



Depuis trois jours elle pleurait.
Depuis trois jours elle errait, elle suivait.
Elle suivait le cortège.
Elle suivait les événements.
Elle suivait comme à un enterrement.
Mais c’était l’enterrement d’un vivant.
D’un vivant encore. (…)
Elle suivait comme une pauvresse.
Comme une mendiante.
Eux qui n’avaient jamais rien demandé à personne.
À présent elle demandait la charité.
Sans en avoir l’air elle demandait la charité.
Puisque sans en avoir l’air, sans même le savoir elle demandait la charité de la pitié.
D’une piété.
D’une certaine piété.
Pietas.
Voilà ce qu’il avait fait de sa mère.
Depuis qu’il avait commencé sa mission.

Elle suivait, elle pleurait, elle ne comprenait pas très bien.
Mais elle comprenait très bien que le gouvernement était contre son garçon.
Ce qui est une mauvaise affaire.
Que le gouvernement était pour le mettre à mort.
Toujours une mauvaise affaire.
Et qui ne pouvait pas bien finir.
Tous les gouvernements s’étaient mis d’accord contre lui.
Le gouvernement des Juifs et le gouvernement des Romains.
Le gouvernement des juges et le gouvernement des prêtres.
Le gouvernement des soldats et le gouvernement des curés.
Il n’en réchapperait sûrement pas.
Certainement pas.
Tout le monde était contre lui.
Tout le monde était pour sa mort.
Pour le mettre à mort.
Voulait sa mort.
Des fois on avait un gouvernement pour soi.
Et un autre contre soi.
Alors on pouvait en réchapper.
Mais lui tous les gouvernements.
Tous les gouvernements d’abord.
Et le gouvernement et le peuple.
C’est ce qu’il y avait de plus fort.
C’était ça surtout qu’on avait contre soi.
Le gouvernement et le peuple.
Qui d’habitude ne sont jamais d’accord.
Et on en profite.
On peut en profiter.
Il est bien rare que le gouvernement et le peuple soient d’accord.
Et alors celui qui est contre le gouvernement.
Est avec le peuple.
Pour le peuple.
Et celui qui est contre le peuple.
Est avec le gouvernement.
Pour le gouvernement.
Celui qui est appuyé par le peuple
N’est pas soutenu par le gouvernement.
Alors en s’appuyant sur l’un ou sur l’autre.
Sur l’un contre l’autre.
On pouvait quelquefois en réchapper
On pourrait peut-être s’arranger
Mais ils n’avaient pas de chance
Elle voyait que tout le monde était contre lui
Le gouvernement et le peuple
Ensemble
Et qu’ils l’auraient
Qu’ils auraient sa peau (…)

Il n’avait pas fait du mal à tout ce monde.
À tout ce monde-là.
Enfin en exagère.
On exagère toujours.
Le monde est mauvaise langue.
On exagérait.
Enfin il n’avait pas fait du mal à tout le monde.
Il était trop jeune.
Il n’avais pas eu le temps.

D’abord il n’aurait pas eu le temps.

Quand un homme est tombé, tout le monde est dessus.

Vous savez, chrétiens, ce qu’il avait fait.
Il avait fait ceci.
Qu’il avait sauvé le monde.(…)

Aujourd’hui elle l’abandonnait à cette foule.
Elle laissait aller.
Elle laissait couler.
Qu’est-ce qu’une femme peut faire dans une foule.
Je vous le demande. Elle ne se reconnaissait plus.
Elle était bien changée.
Elle allait entendre le cri.
Le cri qui ne s’éteindra jamais dans aucune nuit d’aucun temps.(…)

Elle sentait tout ce qui se passait dans son corps.
Surtout la souffrance.(…)
Et lui en lui-même il se disait : Voilà ma mère. Qu’est-ce que j’en ai fait.
Voilà ce que j’ai fait de ma mère.
Cette pauvre vieille femme.
Devenue vieille.
Qui nous suit depuis vingt-quatre heures.
De prétoire en prétoire.
Et de prétoire en place publique.

(…) Il avait semé tant d’amour.
Il récoltait tant de haine.
Son cœur lui brûlait.
Son cœur dévoré d’amour.
Et à sa mère il avait apporté ceci.
De voir ainsi traiter le fruit de ses entrailles.

(…) Il voyait tout d’avance et tout en même temps.
Il voyait tout après.
Il voyait tout avant.
Il voyait tout pendant, il voyait tout alors.
Tout lui était présent de toute éternité.

Et c’est alors qu’il sut la souffrance infinie,
C’est alors qu’il connut, c’est alors qu’il apprit,
C’est alors qu’il sentit l’infinie agonie,
Et cria comme un fou l’épouvantable angoisse,
Clameur dont chancela Marie encor debout,

Et par pitié du Père il eut sa mort humaine

Charles Péguy